La dixième de Chostakovitch m’est chère. J’ai jadis découvert qu’elle pouvait être très utile comme remontant: quand tout va mal (ou que tout a l’air d’aller mal), je m’en file une dose. D’accord je m’enfonce durant quarante minutes, mais les toutes dernières, avec leur énergie et leur féroce manière de surmonter les ténèbres, me donnent alors le coup de fouet désiré.
Néanmoins, je l’écoute aussi en bien d’autres circonstances, même lorsque le printemps me rend guilleret et que ce genre de fuligineuse musique ne sied pas à un ciel attendri, un zéphyr caressant, et les petites fleurettes qui oscillent.
Mais, bref.
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Le 5 mars 1953 vit disparaître deux hommes exemplaires: Staline et Prokofiev. Le décès de l’un passa inaperçu, celui de l’autre draina des foules éplorées – sans doute les larmes de soulagement furent-elles plus nombreuses que celles marquant une profonde affliction.
Un temps d’incertitude politique suivit la disparition de Prokofiev Staline, la bataille s’étant immédiatement engagée pour accéder au trône. Kroutchev parvint à s’y hisser, et le sinistre Béria qui prétendait lui aussi prendre la succession va être arrêté en juin et exécuté en fin d’année (pour avoir triché au Monopoly, double crime en pays communiste). Bref, on ne sait pas trop où on va aller, mais ça ne peut pas être pire qu’avant et une relative décrispation envahit le pays des soviets.
Chostakovitch n’a livré aucune œuvre d’envergure depuis sa trop «légère» neuvième symphonie, huit ans auparavant. Depuis avril 1948 et le coup de massue asséné par Jdanov aux milieux artistiques, il était de toute manière difficile de se risquer à rendre publique toute création sérieuse. Ses compositions de circonstance lui permettent de survivre, les autres restent dans un tiroir, en attente de jours meilleurs. Le premier concerto pour violon, les Chansons juives, les quatrième et cinquième quatuors, patienteront avant d’être joués. Quant à la «cantate» satirique Raïok (sous-titrée «Manuel d’enseignement de la lutte pour le réalisme en musique, contre le formalisme en musique») parodiant une réunion des chefs suprêmes, elle ne pouvait que rester bien planquée et pour longtemps – elle n’a d’ailleurs été révélée qu’en 1989.
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Exit Staline, donc, et on se permet de respirer à toutes petites bouffées. Chostakovitch, entre juillet et octobre, va se permettre de composer enfin une nouvelle symphonie. Que ses origines remontent ou pas à 1946, 1947, 1951, peu importe. Mieux vaut ne prendre en considération que l’année 1953 – en rappelant que le fragment symphonique de 1945, seul vestige de la première mouture avortée de la neuvième, préfigure à certains moments cette dixième symphonie.
Chostakovitch, qui a composé dans sa résidence de Komarovo, se rend ensuite à Leningrad en compagnie du compositeur Moïse Vainberg (Mieczysław Weinberg, si vous préférez), avec lequel il va présenter une version pour deux piano. La symphonie sera exécutée pour la première fois le 17 décembre par le Philharmonique de leningrad, sous la baguette de Mravinsky, lequel la créera ensuite à Moscou. Succès public immédiat et enthousiaste. L’Union des Compositeurs (dont le redouté Tikhon Khrennikov est Secrétaire Général ,grâce à Jdanov; il restera à ce poste jusqu’en… 1991) fait quand même la tronche, et les débats sont assez chauds. On pinaille pour commencer durant trois jours. On y reviendra encore au printemps 1954, afin de décider correctement si c’est du lard ou du cochon. Et une fois de plus ensuite, quand le temps aura un peu passé. Mais un peu tard pour condamner vertement sans doute: elle aura déjà été jouée à New-York (par Mitropoulos), Londres (par Boult), enregistrée au moins quatre fois, et se sera déjà posée comme jalon essentiel dans la musique du siècle.
Tragédie pas assez optimiste, juge-t-on d’emblée. Œuvre trop individualiste. Le manque de titre ou de programme empêche d’avoir d’emblée un jugement idéologique. C’est toujours pratique, les titres et programmes (même lorsque c’est du vent). Bref, ce n’est pas dans la ligne, et quelles que soient les qualités musicales on les met de côté pour accuser le caractère sombre de la composition. Qui se remémore les années noires, et ne saura pas vraiment s’il y a de bonnes raisons d’espérer.
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La structure est des plus classique. Quatre mouvements.
Un vaste moderato construit à la manière de l’Adagio-Allegro initial de la huitième, avec moult détresse mais sans champs de ruines, et un léger souffle d’espoir. Forme sonate à la Chostakovitch, avec beau paroxysme qui arrache comme il sait si bien faire. Environ vingt minutes.
Un Allegro de 240 secondes réveillera l’auditeur inopinément assoupi (fallait-il qu’il soit épuisé, tout de même). Violence et frénésie. Sinon barbarie. Un seau d’acide lancé dans la salle. Il faudrait y voir le portrait de Staline.
Un Allegretto pour se remettre? Intermezzo tripartite, il mêle tendresse, grotesque, et culmine dans une valse acharnée rythmée à coups de poings, placée au centre du mouvement. Le tout en à peine plus de dix minutes
Et on terminera avec un Andante-Allegro. Presque deux mouvements en un. Méditatif et sombre tout d’abord, il rumine consciencieusement jusqu’à ce qu’une petite flûte effrontée vienne lancer les réjouissances finales, et que survienne l’apothéose conclusive après quelque hésitation et un passage grotesque au basson. Le tout également en une dizaine de minutes.
Décrite comme ça, bon, on sent bien que je ne dis pas tout.
Ah, non.
Cette symphonie règle sans doute des comptes avec l’ère stalinienne, mais pas seulement.
Fort noire, elle n’accède à une victoire qu’individuelle (l’insistance de la signature musicale de Chostakovitch – ré, mi bémol, ut, si, soit DSCH en transcription germanique – devient carrément obsessionnelle vers la fin). Perversion et décadence! Funeste écart de l’esthétique jdanovienne!
Elle révèle en outre un Chostakovitch amoureux, ce qu’on relève depuis assez peu de temps. Et un Chostakovitch amoureux d’une autre que sa légitime épouse. La muse du moment se nomme Elmira Nazirova, qui se retrouve donc à plusieurs reprises dans la symphonie, sous la forme d’un motif de cinq notes: mi, la, mi, ré, la. Ça ne donne pas Elmira? Si, du moment où on mêle notations française et allemande: ElaMiRa. Et Elmira va se promener, mais une quinte plus haut (pour que Madame ne se doute de rien?), dans les sections «calmes» du troisième mouvement. Les deux signatures, DSCH et Elmira, vont s’y tourner autour… laissant perplexes les analystes durant des décennies, bien loin de penser qu’il y avait du romantique là-dessous.
Elmira Nazirova (qui fut invitée par Dimitri à partager à ses côtés la première moscovite) gardera le secret durant quarante ans avant de révéler sa correspondance avec Chostakovitch; il y est suffisamment explicite, et permet de répondre à l’énigme posée par ces cinq notes insistantes (le cor les répète douze fois).
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L’énigmatique, dans cette symphonie, est ce mélange entre sphère privée (vivacité de sentiments romantiques affichée avec précaution d’une part, affirmation de la victoire individuelle sur l’oppression d’autre part) et sphère publique (rappel des années passées sous le joug du moustachu géorgien). De fait, le censeur éclairé n’y aurait guère trouvé motif à être magnanime. Toute cette symphonie dit JE, jusqu’à la fin. En se concluant, en quelque sorte, par un «Je les aurai» vigoureux et combattif.
La dixième marque aussi un tournant. Le monogramme DSCH sera dès lors d’usage récurrent. L’individu va reprendre sa place. Du moins dans quatre des cinq dernières symphonies, la douzième étant circonstancielle (et, enfin, dédiée à Lénine).
Mais nous ne sommes qu’en 1953. Quelques maigres espoirs fleurissent. On va pouvoir oser extirper des œuvres gardées en réserve. Avec une confiance prudente.
Viendra ensuite 1956. Budapest. C’est que ça ne pouvait pas durer, les petites espérances.
Puis 1957 et la onzième symphonie («L’année 1905»).
Aucun rapport? Bizarre, mais j’en doute. Enfin, on parlera de ça une autre fois…
Sous la baguette de Kurt Sanderling, voici ce que donne le second mouvement:
Et voilà ce qu’en fait le créateur de l’œuvre, Mravinsky:
Rappelons également qu’on peut écouter en intégralité la symphonie, sous la baguette de Rostropovitch, dans le tout dernier concert qu’il donna à la tête de l’orchestre de Paris (sans doute le tout dernier enregistrement dont on dispose). C’est toujours ici, espérons que ça y reste pour longtemps.
Maintenant, voici une interprétation de la symphonie qui ne mérite surtout pas d’être oubliée. Je suppose que vous aurez bien cinquante minutes à consacrer à l’Orchestre de Jeunes Simon Bolivar du Venezuela, emporté par un Gustavo Dudamel qui n’avait encore que vingt-six ans.
Direction Youtube, pour plus de commodité, et avoir l’intégralité d’un seul coup (ça s’enchaîne tout seul).
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Parmi la pléthore d’enregistrements disponibles, j’en retiendrai aujourd’hui quatre. L’un, celui effectué par Karajan avec son orchestre (inutile de préciser lequel) en 1982, pour Deutsche Grammophon. (On pourra y préférer la version de 1966, un peu moins «contrôlée»).
Moins confortable eu égard au chef et à la prise de son, la version Mravinsky de 1976 autrefois parue chez Erato. C’est du dur et du coupant, mais un poil trop sec. Une référence malgré tout. On ne pourra pas y échapper.
En troisième lieu, l’interprétation du regretté Rudolf Barshaï, disparu le 2 novembre dernier dans l’indifférence presque complète des Français, dans son intégrale parue chez Brilliant Classics en 2006 (me semble-t-il), et désormais sortie du catalogue (?). Je tenais à la mentionner, outre pour rendre hommage au maestro, mais pour inciter également à aller dénicher ce remarquable coffret. La dixième est belle, ça va sans dire.
Le dernier est tout frais / tout chaud – le disque est sorti début novembre..
Il s’agit donc du quatrième volume gravé pour Naxos par Vasily Petrenko, toujours à la tête du Philharmonique royal de Birmingham. Je devrais éviter d’en faire l’éloge. Ou réserver celui-ci à la prise de son (lequel est d’un niveau élevé). Mais je ne peux pas. Après s’être fait la main sur la onzième, fourni de bien belles cinquième et neuvième, avoir gravi victorieusement la huitième, Petrenko signe ici une version que je qualifierai d’appréciable pour demeurer dans l’euphémisme. C’est une très belle lecture, âpre, violente, dense et véloce (quand il faut). On sent la filiation avec Mravinsky, même si le jeune chef est élève d’Ilya Musin, Youri Temirkanov, Mariss Jansons et Esa-Pekka Salonen (que du beau monde). Le prix du disque étant ridicule, les néophytes peuvent se ruer dessus sans hésiter, ils ne seront pas déçus (écrasés et assourdis, en revanche, peut-être). Ce blond trentenaire a désormais atteint le tiers de l’intégrale, et j’attends toujours qu’il trébuche quelque part (je me répète: il y a encore un espoir avec la quatrième…), mais il n’a pas l’air disposé à flancher; et l’orchestre non plus.

Maintenant, je vais vous laisser écouter cette joyeuse petite pièce (dixit, paraît-il, Chostakovitch), dans l’enregistrement historique (septembre 1960) et un poil atypique de Sir Malcolm Sargent à la tête du London Symphony Orchestra (prendre l’accent pédant qui convient). Le disque Everest (manifestement indisponible) est issu des enregistrements sur bande 35mm, dont on savourera la prise de son. Le repiquage Youtube offre une qualité d’aileurs pas dégueulasse du tout, au contraire.


Œuvre plutôt longue (une heure et quart, au minimum), imposante, (légèrement trop) monumentale par moments, composée en plein siège, elle assura à son auteur un renom mondial. Plus encore que sa première symphonie, qui pour un gamin de dix-neuf ans était un coup de maître, et avait suscité l’enthousiasme jusqu’en Amérique.
Après une cinquième bien cadrée, voilà une symphonie même pas dans les normes. Tout de même: trois mouvements déséquilibrés (les deux derniers joints ont la taille du premier), et surtout, pas de glorieux final bien dans le ton. Alors qu’avait été annoncée une apologie musicale de ce bien-aimé Lénine. Je vous jure, vraiment… Donc, ni choeurs ni solistes ni exaltation patriotique sans bornes, mais un largo initial désolé, sombre, avec ici un brouillard dense, là l’ébauche d’une marche funèbre, et là-bas de quoi vous décider à avaler un tube de n’importe quoi pour mettre fin à votre pénible existence (par malheur, ce seront une vingtaine de comprimés de vitamine C). On le rapproche volontiers de la quatrième de Sibelius, laquelle serait sans doute un excellent complément de concert.
J’ai jugé difficile d’aborder séparément les seconde et troisième symphonies. Œuvres de commande sinon de propagande, elles offrent tout particulièrement le flanc à la critique et permettent difficilement de porter un jugement honnête sur le compositeur. Si, concernant la seconde surtout, elles sont d’une nature « expérimentale », on ne les trouvera pas exemptes de vacuités, dont la troisième symphonie d’ailleurs abonde. D’autre part, leur brièveté m’a fait estimer qu’il serait inutile de leur consacrer des fiches séparées, lesquelles seraient forcément bien creuses elles aussi. [1]
Écrite en 1924-25, par un tout frais compositeur de seulement dix-neuf ans (le mioche sur la photo à gauche), interprétée pour la première fois en 1926 par le Philharmonique de Leningrad dirigé par un certain Nicolaï Malko et connaissant dès lors un très vif succès même hors des radieux territoires de l’Union Soviétique, puisqu’elle fut acclamée entre autres par ces sales capitalistes américains, elle fut écrite pour l’obtention du diplôme du conservatoire de Leningrad. On peut imaginer pire travail de fin d’études… Glazunov, alors directeur du conservatoire, lui avait fait quelques suggestions, parce que bon à son avis ça n’allait pas là, là et là non plus, et Chostakovitch avait effectué quelques corrections avant de rétablir la version initiale (d’abord de quoi je me mêle?).