Et enfin, avant toute chose…

C’est fait. Qu’il reste de la coquille, c’est sûr. Que survivent des formulations hasardeuses, inévitable. Manque de temps et manque de recul font la paire pour empêcher de discerner quelles modifications seraient bienvenues. Que les doutes se pressent, il fallait s’y attendre. Sur le style, ils s’accordent : que le mieux puisse être l’ennemi du bien, d’accord, mais en l’occurrence quelques efforts supplémentaires auraient dû être consentis. Sur l’intrigue, ils demeurent évasifs mais marquent poliment une certaine insatisfaction. Pas assez bien ficelée, mon brave. Ils n’iront pas jusqu’à clamer que l’histoire ne vaut pas tripette, mais c’est tout comme.

L’auteur n’en a cure. Primo, il sait qu’il est trop tard pour avoir le moindre remord et pour parfaire encore ses pages. Secundo… il y aurait un secundo ? Oui : il a passé tellement de temps là-dessus que désormais il ne rêve plus que d’une chose, changer d’horizon. Et tertio, il lui reste un léger problème.

Il n’a toujours pas de titre.

C’est malheureux à dire, mais le titre est non seulement le bijou du texte, mais aussi voire surtout son identité première – celle dont on se souviendra éventuellement même lorsqu’on aura oublié le reste.

Convaincu que cette absence cruelle est inacceptable, il va tenter d’en forger un. Art subtil qu’il ne maîtrise pas, estime-t-il, pour aussitôt décider qu’il utilisera une de ces formules à la mode, du genre « Le/s Bidule/s de la/le/les Machin/s/e/es ». Ce sera nettement suffisant, et assez facile à concevoir. Il lui reste donc à déterminer les deux vocables caractérisant le mieux son œuvre.

L’un d’eux vient aussitôt se présenter. Il l’accepte de bonne grâce, le prie de patienter en attendant que le second ne surgisse. Mais le second, lui, se fait prier. L’auteur grimace, se frotte les paupières, se masse le front et se mord les lèvres. Dans un même mouvement. Puis il gribouille vaguement sur un coin de papier un dessin maladroit afin de passer le temps, relit sans conviction sa vingtaine de pages, émet un terme grossier avant de faire les cent pas, soit cinquante aller-retour de la chaise au mur. Il pense alors à un mot et pose ses fesses sur le siège pour y réfléchir. Mais il n’y a pas d’autre candidat en vue et il sent qu’il va devoir se résigner. Foireux comme titre ce sera, mais titre ce sera malgré tout. On le dira provisoire pour se rassurer.

Il inscrit donc en haut de page ces mots inadéquats, en gras et en pas trop gros. Exige de son ordinateur d’enregistrer sur-le-champ la modification. Peste un coup pour la forme. Proteste que non, franchement ça ne va pas. Entame une danse de séduction pour attirer des synonymes qui auraient meilleure allure. Efface son titre.

Retour au point de départ.

Désespoir feint mais agacement réel et très perceptible. C’est donc si difficile de trouver un titre, même un mauvais ? On dirait. Il hésite, rétablit celui qu’il avait peiné à dénicher, hausse les épaules et ferme le document avec brusquerie pour bien marquer son dépit. Avant, dans un sursaut, de le rouvrir parce qu’il vient d’avoir une autre idée qui pourrait (en sera-t-il jamais certain?) être meilleure. Ouais, pourrait.

Il se consolera plus tard en pensant que d’ordinaire, il lui vient d’abord une jolie formule à mettre en couverture, et ensuite, rien. Ne s’agirait-il alors pas de se réjouir ? Il marmonne un peu, y consent du bout des lèvres, et aussitôt arbore un sourire forcé qu’il conservera deux secondes, pas plus, parce qu’il faudrait pas charrier non plus : avec ou sans titre, ce machin, hein…

Considérations futiles entre deux virgules

Il n’y a plus, voyons, qu’une trentaine d’heures avant l’échéance fatale, l’appel à textes des éditions Hydromel étant clos demain à 23h59h59. Le thème, rappelons-le: il s’agit de parler de «Villes, asphalte et légendes urbaines». De ville en tout cas je parle, c’est déjà un bon point, l’histoire n’est pas partie de là (j’avais entamé la chose largement avant le lancement de l’AT) mais se raccroche au thème et ainsi je garde l’espoir de ne pas avoir été hors sujet (ou juste un poil hors, ça se discute). Quant à l’espoir d’être bon, laisse tomber biquet, tu te fais des illusions. Il y a quelques phrases dont je suis content, du genre poétique, mais ça ne suffit pas à me réjouir outre mesure. Et puis, en gros, j’ai la crainte d’avoir été répétitif, poussif à souhait, et le texte n’est assurément pas drôle – or il est manifeste que je suis plus doué pour les déconnades (ce dont je me plains amèrement) qui se propulsent avec allégresse. (Remarquez, je commence à faire des efforts pour réfréner ce penchant à éviter toute gravité, dans le but inavouable d’atteindre à une profondeur dans le propos qui fera pâlir de jalousie jusqu’aux plus grands métaphysiciens du moment).

Il reste une page à écrire. Au plus. Possible qu’il en faille moins, parce que je n’ai pas besoin de tartiner (ce serait nuisible). Un raccord entre la conclusion et la scène qui précède, somme toute. Et je piétine, grommelant quelques insanités à l’adresse du mur, incapable de me magner assez le train pour être certain que j’aurai ensuite le temps d’une relecture propice et de quelques retouches de bon aloi. Le manque de conviction me gagne: est-ce que tout ça vaut bien le coup? Je crains surtout d’avoir sombré dans le ridicule en m’efforçant à conserver une écriture plus littéraire que de coutume. Mais renoncer si près du but, par Ursula Le Guin, pas question. Le sommet de la falaise est proche, ce serait absurde de se jeter dans le vide alors qu’il reste si peu à grimper.

Bon, qu’est-ce qui cloche? L’histoire en elle-même, soit, elle est d’une bêtise à pleurer. Je suis habitué, ça ne va pas me faire frémir plus que ça. Pour une fois, je dois admettre qu’il ne s’agit ni de science-fiction, ni de fantastique. Seigneur, alors ce serait de la littérature blanche? Juste un poil bizarre quand même. (Bête à pleurer, alors, peut-être pas tant que ça, quand j’aurai bouclé tout ça je déciderai si ce l’est ou pas, et je me ferai un vilain plaisir de dire que oui). Les dialogues, maintenant. Fichtre, je n’ai que deux protagonistes, ils perlent presque de la même façon et surtout personne ne parlerait jamais comme eux. Quels sont les mots qui conviennent? “Ampoulé” et “artificiel”. Ni plus ni moins. Scrogneugneu, je peux pas dire que j’ai réussi mon coup.

Soupir. Profond. Abyssal.

Bah, tant pis.

Je me replonge alors dans les dernières pages, me gratte quelque chose (mon coude, vais-je finir par découvrir) et tente de pousser un petit mot de plus. Surprise: il en attire un deuxième, un troisième, et voilà un joli petit troupeau de syllabes bien ordonnées qui accourt. Cinq lignes de plus, d’un coup. Pas si mal. Et puis, regarde: encore dix lignes, merveilleux, non?

Et de me rendre compte subitement que le texte est terminé. Que je tiens le premier jet. Sensation à la fois délicieuse et effroyable (finir un texte c’est toujours se demander si on réussira à en écrire un autre ensuite, chez moi c’est comme ça, mais ça ne dure pas trop longtemps). Finalement, ce n’était pas si difficile d’y arriver. Comme d’habitude, je me suis surpris à avoir un sursaut inattendu. Maintenant, je vais pouvoir m’octroyer quelques minutes d’autosatisfaction molle, me féliciter en m’offrant une barre de chocolat. Pour les corrections hâtives, plus tard.

On dirait qu’il fait beau dehors. Je vais faire un petit tour, rêvasser, rentrer affûter quelques lignes. Certain que je me ferai jeter, mais je me méfie quand même. La dernière fois que j’ai envoyé une bonne grosse daube, elle a réussi à séduire le comité de lecture. Oui, mais cette fois c’est pire. J’ai peut-être une meilleure chance de pouvoir enterrer ce texte et de ne plus y penser. Ou de vous emmerder grave en le mettant en ligne après réception de l’avis réprobateur. Je crois, tout bien considéré, que ça me plairait assez.

Fichtre, fichtre…

Ah? Tiens! Oh!

Et presque, zut. Bah quand même pas, je dis ça juste parce que…

Je vais devoir me remettre au boulot.

J’avais pensé, c’était fin mai et dans cet article-là, que certaine nouvelle, écrite pour certain appel à textes “ordures, décharges et insalubrités”, finirait sa malheureuse carrière ici. D’une part la conclusion en était bâclée, d’autre part elle était longue (dans les 54000 caractères, soit – attendez je calcule – 36 pages bien calibrées). Pas grand risque de me retrouver au sommaire de l’anthologie, songeais-je.

Avec une centaine de textes reçus par l’éditeur, j’estimais même et surtout que le risque était tout simplement négligeable. Il y avait assez de concurrence pour me retrouver hors compétition. Surtout qu’en face, il y avait beaucoup de bons (voire très bons) textes. J’aurais la satisfaction d’avoir participé, ce qui n’était pas gagné d’avance parce que je m’y étais sérieusement pris bien tard. Elle me suffisait.

Tu parles.

La nouvelle sera publiée.

Ben oui.

Dans un vrai livre.

Si.

Oui, vous savez, ces bidules en papier dépourvus de prise USB.

Aux Editions Hydromel.

Non, pas tout de suite. Faut le temps, quand même. D’abord celui d’oppresser les auteurs pour les faire corriger, recorriger, rendre enfin une copie hautement estimable. Et tout le reste.

Publication donc, et va falloir reprendre tout ça, surtout la fin (d’un exubérant bordélisme). Une fin à changer. On vire les pages x à z et on refait du neuf. Parce qu’il le faut bien. Croyez pas que dans un premier temps je vais drastiquement foutre en l’air toute ma conclusion. Seule la portion illégitime sera démolie. Quand il me sera réclamé des efforts supplémentaires et surhumains, ce sera une autre paire de manches.

Je devrais me réjouir, non?

Certes.

Je me réjouis. Mais si. Plus que ça. Pour fêter l’annonce de cette victoire, je me suis même m’octroyé un menu “de luxe” à la cantine. C’est dire.

Mais me voilà désormais privé d’un moyen tout à fait adéquat de remplir le blog. Avec cette nouvelle, j’aurais pu tenir une semaine.

C’est sans importance.

L’échéance pour avoir une merveilleuse version de ladite nouvelle dont hélas je ne pourrai pas dire grand chose (allons, tout de même: il y est question d’archives… de sous-sols, d’égoûts… et de leur influence sur le cours de l’Histoire [sic])… cette échéance n’est pas trop proche. J’ai le temps de fourbir les armes et d’envisager quelques fins alternatives et de bon aloi. Qui seront discutées ensuite avec qui de droit, répudiées dans la foulée (si ça se trouve), et sous la menace du fouet je me remettrai devant le clavier.

Jamais connu ce genre de torture, je ne crois pas que je vais trouver ça exquis.

Quoique. Sait-on jamais.

Et après publication, je subodore la perspective d’autres corvées plus ou moins agréables et promotionnelles.

Moult amusements en perspective.

Ouais, ouais, ouais.

Tiens, voilà du bourrin

Ouais.

Lorsque j’évoquais, la dernière fois que je suis venu traîner mes guêtres par ici, ce délicat et douloureux problème qu’est la correction sans fin d’un texte encore brûlant/chaud/tiédasse, je n’envisageais certes pas de m’emparer d’un sujet inépuisable mais déjà malmené par toute une flopée de théoriciens pratiquant la plumitiverie (je l’ai fait par le passé, donc ce billet pourrait s’avérer redondant – qu’importe). Constatant néanmoins que j’ai envie de me passer les nerfs sur celui-ci, alors que je viens les jours derniers de me passer de sales quarts d’heures à repriser mon tapuscrit pour des raisons que je mentionnerai certainement ci-après sinon à quoi bon, je vais me délecter en dénonçant les travers d’une pratique scabreuse qui contraint l’écrivassier doté d’un talent incertain à perdre son temps en vain. En effet, il va faire des efforts inconsidérés pour parfaire un texte qui, malgré tout, ne saura provoquer que la risée générale, ce dont il ne se doute pas un seul instant, empli de la certitude massive et enthousiaste d’avoir atteint des sommets inégalables.

Enfin là, il ne s’agirait pas de généraliser quand même, je parle pour moi (hormis que j’ai pleinement conscience que j’ai plutôt atteint un fond de crevasse). Et d’ailleurs, afin de ne pas m’attirer les foudres de confrères indûment incriminés (je n’oublie pas les consœurs, mais je suis galant, donc je ne leurs taperais pas dessus – même si j’aurais plaisir à signaler à certaine qu’elle gagnerait à se relire plutôt qu’à se prendre pour une déesse des lettres encore privée de sa fiche sur Wikipedia…), essayez donc de suivre le fil d’une phrase pareille, c’est une honte, bref, pour éviter d’être inopportunément en proie à l’infâme délit de médisance ou de diffamation, je prendrai pour cible l’auteur (quel bien grand mot pour cet individu) que je me targue de connaître le mieux: moi-même. Donc, oui, je parle pour moi, et je vais continuer de le faire.

Mais cessons de bavarder, il faudrait peut-être en venir au fond du problème.

J’avais autrefois relevé que le temps passé à réécrire/corriger était au minimum le même passé à s’escrimer sur un brouillon farouche. Au minimum et dans le meilleur des cas. Il est assez difficile de croire qu’on arrivera d’emblée à l’expression parfaite (pour soi), à la formulation adéquate (tiens, une redondance), et au respect des sacro-saintes règles de grammaire et de syntaxe. Lesquelles peuvent être bousculées pour les besoins de la cause si et seulement si la justification de ces entorses est assurée. Mais je n’éprouve pas le besoin de parler outre mesure de ce point litigieux, sauf pour signaler aux vétilleux qu’une narration tentant d’approcher le langage parlé ne saurait s’encombrer d’une masse de subjonctifs dont la pesanteur s’avérerait préjudiciable.

Le brouillon de mon tout dernier texte, dont le destin est d’être soumis à une maison d’édition préparant une anthologie[1], a été écrit en dix jours. Rajoutons-en donc dix autres pour obtenir un résultat certes médiocre mais acceptable, et nous voici en ce vendredi 28 mai. Je peux d’ores et déjà m’estimer heureux d’avoir respecté la plus grande part des règles typographiques, d’avoir supprimé les coquilles et de n’avoir laissé passer aucun bourdon à mesure des modifications et recopies. Enfin, je crois. Plus on se relit moins bien on se relit. Ce qui impose de prendre du recul (en laissant passer une malheureuse journée) ou/et de changer de support voire de mise en page. Il faut que l’œil soit surpris pour être capable de détecter les anomalies.

Ceux qui travaillent avec conscience et grand soin en établissant des plans/schémas/synopsis/organigrammes/ en préalable ne s’en rendent certainement pas compte, mais se jeter dans le feu de l’action sans avoir d’idée préconçue sur la construction finale apporte diverses surprises qui sont parfois bonnes… mais parfois seulement. Je me suis retrouvé avec des fissures dans la narration, et quelques trous à combler. Il est ainsi arrivé la chose suivante, que je vais transposer pour ne pas déflorer mon si délicieux conte à dormir debout. Le Narrateur évoque dans l’après-midi la nécessité de préparer une lettre à son percepteur, le soir il reste vautré en écoutant France Culture, le lendemain matin il poste sa lettre. Et alors? demanderont les plus distraits. Et alors, sa lettre, il ne l’a jamais écrite. Dans l’esprit du plumitif agrippé à son brouillon, c’est évident qu’il l’a fait, mais il a oublié de mentionner qu’entre deux émissions subtiles Narrateur chéri avait rédigé sa bafouille d’une plume ferme. Il ne va pas forcément s’en rendre compte tout de suite (pas le narrateur, mais le crétin qui veut se croire écrivain). Moi, je suis passé à côté de mon trou à peu près une dizaine de fois sans le remarquer, jusqu’au soir où je suis tombé dedans. Était-ce bête! Alors qu’il suffisait d’ajouter une phrase dans le paragraphe idoine pour que mon honneur soit sauf.

Je me suis alors mis en devoir de découvrir les autres colmatages nécessaires. Ils ne manquaient pas. Il s’agissait souvent encore de précisions omises dans ma précipitation mais qui avaient intérêt à ne pas passer à la trappe. J’ai eu aussi à revoir certains raisonnements dont la subtilité idiote est une de mes caractéristiques (j’en ai commis de fort lourds par le passé; cette fois je m’en suis assez rendu compte pour que le narrateur fasse lui-même la moue). Puis le souci de vraisemblance m’a contraint à un exercice de calcul de remplissage de baignoire (en gros, c’était effectivement ce dont il s’agissait), laquelle a dû être sévèrement vidée pour qu’une scène puisse encore être crédible (à l’origine, les personnages auraient dû dépasser les deux mètres cinquante pour que ce je puisse ne toucher à rien, mais cette taille était bien entendu elle-même absurde).

Un des plus grands chantiers aura été la reprise de la formulation des dialogues. Ils étaient, dans les premières versions, si “bien” intégrés dans le texte qu’ils étaient dépourvus de tout signe permettant de les distinguer. Nul guillemet ne venait avertir de leur présence. Ce parti pris, sans doute amusant, rendait la lecture malaisée puisqu’on ne savait pas forcément qui parlait ou qui répondait à qui. Avoir subtilement glissé quelques indications pour qu’on s’y retrouve étant insuffisant, j’ai dû remédier au problème avec doigté. Il ne fallait surtout pas tout chambouler, et je tenais pour impératif de ne pas en venir à utiliser des sauts de ligne et des tirets qui, crois-je, sont censée être cadratins. Le petit jeu auquel je me suis plié aura été d’introduire des distinctions subtiles entre interlocuteurs à l’aide de concises remarques de bon aloi. L’exercice étant périlleux et comme je ne suis pas certain de ma réussite, j’essaierai sans doute à l’avenir de me dispenser de ce genre de mise en place problématique. Il est préférable de faire simple et bête. Au lieu de

«Ces cornichons sont plutôt laids.» Ma femme ricana sous cape. «Je pensais bien que tu leur ressemblais.» Je marquai un temps d’arrêt. «C’est sans doute pour ça que tu m’as épousé.» (S’ensuit une audacieuse scène de ménage).

Préférer

«Ces cornichons sont plutôt laids.

― Je pensais bien que tu leur ressemblais, rétorqua ma femme en ricanant.

― C’est sans doute pour ça que tu m’a épousé.»

(S’ensuit ici aussi une délicieuse scène de ménage qui met de l’animation dans une narration jusque là assez morne).

Et tout ça pour quoi? Pour pas grand-chose en vérité. D’autant qu’il apparaît rapidement que plus on corrige plus on a d’idées pour corriger. Y a ça qui va pas, ça qui serait mieux si, ça qu’il faudrait peut-être. L’engrenage fatal vous entraîne bientôt là où vous ne souhaitiez certainement pas aller. Passé la phase d’élimination des méchantes fautes, des cafouillages de frappe, des erreurs de recopie, on s’est attaqué au reste. Le style. Au cas où on en aurait un, parce que rien n’est moins sûr. On passe donc en revue phrase après phrase, on en tronçonne, on en prend trois pour n’en faire qu’une, on en intervertit l’ordre lorsque c’est possible et bienvenu. Que de la forme, tout ça. Ensuite on coupe des bouts inutiles, on en rajoute quand il le faut.

Le plus monstrueux piège de la correction, j’en suis sûr, c’est quand on en arrive à ce stade. D’accord, il y a les redites et les redondances qu’il faut évacuer (j’ai ainsi perdu un paragraphe merveilleusement superfétatoire, en tout début de texte, ce qui aurait fait bonne impression). D’accord il y a les trous à boucher. Mais hélas, on est vite tenté d’en rajouter une couche ici, puis ici parce que ça ferait plus joli, et là parce que ça sera sublime. Toutefois, on aura aussi procédé à quelques raccourcissements par souci de clarté (le risque étant de tomber dans l’elliptique), ou pour dispenser le lecteur futur de passages insignifiants (mieux vaudrait ne garder que le titre, estime-t-on soudain avant de se reprendre). On coupe, on colle, on rajoute, on modifie, et on trouve toujours une excellente raison de continuer. C’est comme si on avait entrepris de polir un bloc de marbre jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un grain de sable, mais quel grain!

L’idéal, paraît-il, est de faire subir une cure à son premier jet, qui le verra diminuer d’un tiers. Ma foi, je fais ce que je peux, mais d’un volume initial de 45000 signes (30 pages) je suis parvenu à obtenir… 52300 caractères, soit après un accroissement néfaste une taille représentant, soyons précis, 116,07% de l’initiale. Pourtant j’ai coupé, vous pouvez me croire. Mais j’ai aussi introduit un ou deux petits développements, pas grand-chose, vraiment rien. Comment comprendre cette inflation? Autrement qu’en vertu d’une complaisance à préciser, étendre, remplacer plutôt que supprimer, je ne vois pas.

L’avantage d’un appel à textes, c’est qu’une date limite impose de cesser le tripotage de sa merveille, et ce malgré toutes les réticences et les regrets. Sinon, on serait prêt à reprendre et reprendre encore jusqu’à ce que le premier jet ne soit plus qu’un lointain souvenir. On ne sera pas sûr de s’y retrouver, à force, et alors que les corrections visent à obtenir une qualité supérieure, il se pourrait fort bien que d’atroce on tombe dans l’immonde sans s’en apercevoir. Les mois auront passé. Sans qu’on sache pourquoi, des kangourous se baigneront dans la piscine du héros qui, jadis, n’avait même pas de piscine. On voudra alors que la présence de marsupiaux soit cohérente avec le reste de l’histoire et on rajoutera les éléments nécessaires. Le tapuscrit portera la mention «version 133bis». les tirages successifs feront une pile haute comme ça. Par hasard, on retombera enfin sur la toute première version, et alors le drame éclatera. On aurait bien mieux fait de ne pas s’acharner autant. On aurait dû apporter un minimum de ces fichues diableries de corrections et s’en tenir là. Imperfection que tu es belle, songera-t-on au comble du désespoir, en notant que ce qu’on a fait du premier jet ne mérite même pas le mépris. Que de semaines gâchées! Amélie Nothomb, durant tout ce temps, aura publié douze romans. Douze à zéro. (De toute façon zéro, en aurait-on écrit douze soi-même, mais quand on écrit comme un pied…)

Rage et douleur. Et soudain, quoique bien tardivement, on décidera de faire sienne une devise que pour ma part je m’évertue à respecter. C’est plutôt dur, je vous l’accorde. Mais nécessaire, bien que je sois certain qu’elle serait apte à faire se dresser les cheveux sur la tête des plus acharnés défenseurs de la littérature.

Rien ne sert de corriger, il faut bâcler un peu.

Du moins, juste ce qu’il faut.

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[1] Le délai de refus étant d’environ un mois, je pense que je pourrai publier ici-même ma longue nouvelle courant juillet. Dans le cas malheureux où elle serait acceptée, je me contenterais de gonfler le torse et d’annoncer fièrement une incomparable réussite. Comme c’est de la daube, la probabilité qu’elle ait tant fait rire le comité de lecture qu’ils décideraient qu’elle doive impérativement figurer dans le volume est quasiment nulle. D’autant que j’ai mis toutes les malchances de mon côté, l’ultime version avoisinant les 52000 caractères, ce qui est sans doute excessif.

Ah! Tout de même, tout de même…

Ma foi, une longue absence m’aura permis d’augmenter de bien des pages le tas des brouillons qui pourraient servir à me torcher (et je reste poli) si je les imprimais, mais aussi, cependant et néanmoins, de parvenir en dix jours au terme d’une ultime tentative qui malheureusement dépasse de 300% le volume initialement désiré. En moins de quarante-huit heures j’avais déjà pulvérisé mes records de productivité (ayant presque atteint les trois quarts du texte définitif), le reste a suivi avec moins de célérité pour la seule raison que les semaines laborieuses laissent moins de temps pour les futilités.

Grosso modo, la nouvelle fait dans les 45000 signes. Il semblerait ne subsister qu’une dose minimale de coquilles, et j’ai pris le temps de corriger mais pas trop car il ne convient pas qu’elle ait un aspect trop lissé. À mon avis elle répond de façon satisfaisante aux exigences de certain appel à textes auquel je tenais catégoriquement à participer. Il ne reste désormais plus qu’à l’expédier et à prier pour que ça passe. Je suis sceptique, mais il me restera l’inestimable bonheur d’avoir enfin réussi à mener une écriture de bout en bout, ce qui n’était pas arrivé depuis des mois (je préfère même ne pas vérifier à quand remonte le précédent point final). Maintenant de deux choses l’une, soit elle suscite une admiration légitime et méritée (sic), soit elle viendra échouer ici.

Pour le moment je ne peux pas en dire grand chose, le contenu devant être tenu secret, mais sachez que le style est de celui que j’affectionne quand je suis pressé par le temps: surtout pas sérieux, et d’un notable manque de tenue littéraire. On se rapprocherait plutôt de la plupart des articles de ce blog. Quant à la chute, je l’estime légèrement pitoyable (et un poil grossière). Autant dire que de là à tenir cette trentaine de pages pour publiables dans une anthologie papier, il y a une grande marge. Je pourrais certes me relancer sur une piste précédente et produire une seconde nouvelle dont la tenue serait, elle, irréprochable, si je ne craignais d’avoir quelques difficultés à affronter la sombre gravité et l’ambiance délétère du brouillon le plus prometteur. Il me reste dix jours, la date de remise ayant été opportunément repoussée, donc largement de quoi élaborer quelques paragraphes. Je me tâte encore, parce que je sors tout juste des relectures et que je ne me sens pas encore d’attaque pour changer de sujet (dans une thématique semblable).

Comme il convient lorsque les circonstances sont défavorables (j’ai découvert qu’il y avait un délai supplémentaire alors que je me précipitais vers la fin), j’ai travaillé sans aucune méthode. Le point de départ posé, je n’ai eu pendant quelques heures aucune idée de l’endroit où j’atterrirais. Mais les choses s’enchaînant peu à peu, mon histoire s’est amplifiée et construite, jusqu’au dénouement puis la conclusion. A la suite de quoi je suis revenu au tout début pour quelques lignes en préambule qui ne pouvaient être écrites sans tout le reste.

Aucune esquisse préparatoire, aucune note. J’ai sauté dans le grand bassin sans bouée, et en m’agitant j’ai réussi à atteindre l’autre bord. Le résultat n’est pas trop déplorable – ça aurait pu être pire – et je m’efforce de ne pas remarquer que la meilleure façon d’écrire, pour moi, est de m’immerger et de laisser venir, page après page. Dès que je tente une approche préalable, périphérique, annotée, planifiée, tout fout le camp. Ce qui est sans excessive gravité pour une nouvelle devient un cruel défaut lorsqu’on met les pieds dans un univers plus vaste. Il faut alors maîtriser ses impulsions et ne pas se laisser aller à des débordements ou à des déviations périlleuses. Dans la pratique, j’en suis parfois incapable, et après être allé trop loin dois rectifier le tir sans faire trop de dégâts. Mais j’en fais, et je crains que ça ne se remarque. D’où une grande prudence désormais dès que je me susurre le mot roman.

Ou alors, il va falloir que je décide de me cantonner aux romans en modèle réduit, à peine plus étendus que de la novella. Carrément mieux, à la novella. Dans laquelle je suis encore capable de me perdre. Aussi devrais-je n’envisager que la nouvelle. Disons de la nouvelle un peu volumineuse, pour me donner l’illusion que je suis capable d’histoires pas trop simples. De toute façon je rêve encore. Parce que, n’est-ce pas, quand en presque cinq mois on n’a pondu que trente pages valides, il vaut mieux éviter d’être présomptueux.

Soit. Et si je me lançais dans l’aphorisme?

La Conscience métaphysique chez les Méduses tropicales

Figure 1

Il y eut donc le Salon du Livre de Paris, et faute de mieux en ce dimanche maussade j’y suis allé faire un tour. Je ne vois guère d’intérêt à en parler trop: c’était encombré d’éditeurs, d’auteurs et de lecteurs, on pouvait trouver de tout et n’importe quoi, on pouvait même se ruiner si on était d’humeur dépensière. A quelques reprises il m’aura été proposé de discuter avec un auteur, mais je crois bien que je préfère lire d’abord et causer ensuite, et puis je ne suis pas du genre à oser entamer un bavardage avec des gens que je ne connais même pas. Sinon, j’ai failli marcher sur Bertrand Delanoë, ma trajectoire a plus tard croisé celle de Jean-Pierre Mocky, et j’ai aperçu un Giscard extasié en pleine séance de dédicace. Voilà pour l’anecdotique, et comme il n’y a pas grand chose à rajouter je ne rajouterai rien. Ou quand même, si.

Ce genre de manifestation massivement courue n’est pas mon fort. Déjà, je me sens dépassé par la masse d’ouvrages et d’auteurs, c’est trop, beaucoup trop. Ensuite, m’étreint le vague sentiment que si un jour j’arrivais à me faire un trou dans le microcosme éditorial, me retrouver dans la tourmente assis à une petite table pour une séance de “qu’est-ce que je vous mets ma brave dame?” qui fait hélas partie du destin des plumitifs heureux (ou perçus tels par la concurrence refusée de partout) serait vécu comme un long calvaire. Je suis partant pour éditer, pas trop pour faire l’idiot en public. Il semblerait néanmoins qu’il faille en passer par là. Je vous assure que le jour où j’ai pris conscience de cette dure nécessité fut empli de terreur et de consternation. Mais comme je ne suis absolument pas assuré de mon potentiel éditorial (ce qui fait que je rechigne à considérer comme pertinent d’expédier mes proses aux quatre vents), je suis presque soulagé de savoir que je ne passerai pas par les affres de la séance de dédicaces (d’abord, qui pourrait être intéressé?), sauf hasard malheureux – encore faudrait-il, je le répète, que je refourgue un petit pavé qui en vaille la peine, lequel, je le crains, n’a pas encore été écrit. Et quand bien même. Parce qu’il faut bien se rendre compte qu’il y a des milliers d’auteurs méritants, et que chercher à rajouter un bouquin dans le tas, ben… autant vomir dans une contrebasse.

Pourtant. Oui, pourtant. Que j’aie foi en mon (absence de) talent devrait-il me dissuader si fermement de répandre mes pages un peu partout? L’évidente réponse est que non, puisqu’après tout il y a nombre d’écrivassiers encore moins doués que moi qui trouvent preneur, ce que mes errances de dimanche m’ont encore confirmé. Même si l’édition n’est pas encore un but que je me fixe (en fait, c’est un objectif que je recule en permanence) puisque je tiens avant tout à faire un tout petit peu mieux que ça et à torcher un bon petit volume que je ne tiendrai pas trop pour de la confiture de feuilles mortes. Il y a cependant certaines considérations à prendre en compte.

1- Je ne crois pas être publiable, donc je ne fais pas l’effort de démarcher les éditeurs. Donc je ne peux pas savoir si l’un d’eux serait intéressé et plus si affinités. Donc je considère toujours ne pas être publiable, c’est pourquoi je n’envoie (plus) rien, la conséquence étant que (etc.).

2- Si j’attends d’avoir la certitude d’avoir écrit un bon texte, ça peut encore durer un sacré bout de temps. Le risque étant que cette certitude soit posthume sur une prose qui plus est ancienne, si certitude posthume il peut y avoir ce qui dépend des convictions de chacun sur la question, enfin de toute façon il sera bien trop tard, les défunts n’ayant pas coutume de signer des contrats.

3- Si j’étais publié (hu-hu-hu), ça me donnerait peut-être la confiance minimale pour me lancer à l’assaut de plus ambitieux que mes niaiseries science-fictionneuses – et de la confiance en moi, j’en suis bien assez dépourvu pour ne négliger aucun apport potentiel. De fait, je suis plus porté sur l’autocritique résignée que sur les hardiesses de la fierté d’avoir produit deux romans emplis d’intelligence subtile et de drôlerie incomparable, une poignée de nouvelles qui ne sont pas follement réjouissantes, et d’autres proses qui… bon, enfin…

4- Si on me refusait systématiquement, ça voudrait dire que j’aurais à me botter le train et à me mettre très très sérieusement au travail. Faute de confiance, un orgueil égratigné peut vous pousser à vous retrousser les manches (en grognant qu’on va vous le prouver, qu’on n’est pas un tocard). La réaction inverse (tout laisser tomber) est peu probable. L’écriture est une drogue dure.

5- Ma collection de refus est si mince que je passerai facilement pour un amateur en la matière, il serait bon de rattraper mon retard.

6- Et puis, hein, j’ai bien fait l’effort de produire des mises en pages spécialement pour ces chers éditeurs, j’ai même fait le sacrifice de nombreuses heures de corrections, je ne vois pas pourquoi ça n’aurait servi à rien et pourquoi je ne ferais pas comme les autres clavardeux, nonobstant que je considère que j’aurais presque plus de chances de gagner au loto.

Ceci dit, la fréquentation d’un Salon du Livre n’est jamais pour me rassurer. Trop d’écrivains. Trop d’aspirants à l’édition. Trop de talents ignorés (et quelques nullards qui percent, on ne sait trop comment). Et moi dans tout ça? Je vais encore dire «Bof», mais au fond je n’en sais rien, j’aurais peut-être une chance. Quitte à n’être qu’un «bof plus». Un «bof» de plus. Bof-bof.

Quant à la figure 1, prévue pour illustrer une argumentation portant, je le rappelle, sur la conscience métaphysique chez les méduses tropicales, d’une part elle n’avait rien à voir avec le sujet, d’autre part, et on m’en remerciera, j’ai évité d’évoquer cette épineuse question avec un brio que je devrais de préférence et plus vite que ça mettre au service de la littérature.

… De la quoi?

Tema senza variazioni (Largo funebre)

L’écriture en cours est la préoccupation permanente de l’écrivain.

(Voir ici).

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Il avait redescendu le store. "Qu'est-ce que tu veux manger?" geignait-elle derrière lui. "Des nouilles", rétorqua-t-il avec nervosité.

Passant chez Nathalie Salvi (que je salue au passage, en notant qu’hélas je ne peux rendre visite à son blog que rarement, pour raisons de filtrage drastique des sites là où je bosse – il est vrai qu’on n’est pas là pour jouer sur internet, mais bon, la politique est de filtrer les contenants avant les contenus, ce qui donne des résultats parfois curieux, et Nathalie fait partie des zones interdites du web qu’il ne m’est pas permis d’effleurer durant la pause), j’ai rebondi sur le site mentionné, et j’ai accroché à cette petite phrase toute simple, innocente et anodine.

Ce terrible constat, j’en suis un exemple flagrant. Souvent je ne parle que de ça : quand ça vient, quand ça voudrait venir, quand ça frétille, quand je dérape, me flanque dans l’ornière et cale, quand ça me fait braire (un peu moins).

Entre eux, les écrivasseurs et écrivains (du moins ceux que je connais) on même ce réflexe navrant de demander au confrère croisé à l’occasion : « Alors, qu’est-ce que t’écris en ce moment ? ». Je parierai parfois que c’est pour avoir le plaisir de s’entendre répondre « Rien ». Plus rarement pour se réjouir que l’interlocuteur soit en train de pondre les pages dont on aura l’impatience de se délecter.

Clamer qu’on est bien partie prenante dans l’effort de déboisement et de transformation de forêts en bidules de plusieurs centaines de pages, c’est aussi signifier à la concurrence que la guerre n’est pas finie, qu’on n’a pas jeté les armes et qu’on va voir de quel bois on se chauffe, non mais. Bluff ou vérité, c’est une question de fierté personnelle, une manière opportune de ne pas perdre la face. Tant qu’on écrit ou qu’on veut faire croire qu’on écrit, on est encore écrivain. De l’art de s’auréoler à peu de frais du prestige de ce terme qui séduit tant les Français.

C’est par cette préoccupation constante, récurrente, prégnante, obsessionnelle et (faut-il le dire ?) nombriliste qu’on reconnaît nombre de blogs et sites de virtuoses de la plume. Au premier coup d’œil. Même pas besoin des mots clés incontournables (écriture, roman, éditeur…), un bref aperçu du contenu donne tout de suite le ton. La barbe ! devrait s’exclamer l’internaute, qui voit s’étaler tant de semblables considérations.

La barbe ! m’exclamé-je moi aussi en faisant le relevé de mes contributions à ce vaste concert de bruissements de feuilles caressées, noircies, déchirées. Contente-toi d’écrire, oublie de rabâcher tes lamentations sur le sujet, et parle-nous d’autre chose.

D’accord. Mais de quoi ? Sur mes fiévreuses ferveurs pour certains compositeurs et certains enregistrements musicaux afférents, il y aurait de quoi tartiner. Sur mes lectures peut-être aussi, mais il s’agit souvent de bouquins qui ont un certain âge et sur lesquels on s’est largement étendu ailleurs. Le cinoche, j’oublie. Les promenades dans les bois… Bon. Il y a plein de sujets possibles, exploitables, délicieux. Je vais tâcher de m’y plonger un peu plus et de m’oublier.

D’ailleurs, les rubriques « Autres rivages », « Lectures » et « Musiques » sont encore sous-exploitées (elles totalisent zéro billet), il serait temps de m’en occuper. Allez… On commence par quoi ?

L’écriture en cours est la préoccupation permanente de l’écrivain.

(Voir ici).

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Passant chez Nathalie Salvi (que je salue au passage, en notant qu’hélas je ne peux rendre visite à son blog que rarement, pour raisons de filtrage drastique des sites là où je bosse – il est vrai qu’on n’est pas là pour jouer sur internet, mais bon, la politique est de filtrer les contenants avant les contenus, ce qui donne des résultats parfois curieux, et Nathalie fait partie des zones interdites du web qu’il ne m’est pas permis d’effleurer durant la pause), j’ai rebondi sur le site mentionné, et j’ai accroché à cette petite phrase toute simple, innocente et anodine.

Ce terrible constat, j’en suis un exemple flagrant. Souvent je ne parle que de ça : quand ça vient, quand ça voudrait venir, quand ça frétille, quand je dérape, me flanque dans l’ornière et cale, quand ça me fait braire (un peu moins).

Entre eux, les écrivasseurs et écrivains (du moins ceux que je connais) on même ce réflexe navrant de demander au confrère croisé à l’occasion : « Alors, qu’est-ce que t’écris en ce moment ? ». Je parierai parfois que c’est pour avoir le plaisir de s’entendre répondre « Rien ». Plus rarement pour se réjouir que l’interlocuteur soit en train de pondre les pages dont on aura l’impatience de se délecter.

Clamer qu’on est bien partie prenante dans l’effort de déboisement et de transformation de forêts en bidules de plusieurs centaines de pages, c’est aussi signifier à la concurrence que la guerre n’est pas finie, qu’on n’a pas jeté les armes et qu’on va voir de quel bois on se chauffe, non mais. Bluff ou vérité, c’est une question de fierté personnelle, une manière opportune de ne pas perdre la face. Tant qu’on écrit ou qu’on veut faire croire qu’on écrit, on est encore écrivain. De l’art de s’auréoler à peu de frais du prestige de ce terme qui séduit tant les Français.

C’est par cette préoccupation constante, récurrente, prégnante, obsessionnelle et (faut-il le dire ?) nombriliste qu’on reconnaît nombre de blogs et sites de virtuoses de la plume. Au premier coup d’œil. Même pas besoin des mots clés incontournables (écriture, roman, éditeur…), un bref aperçu du contenu donne tout de suite le ton. La barbe ! devrait s’exclamer l’internaute, qui voit s’étaler tant de semblables considérations.

La barbe ! m’exclamé-je moi aussi en faisant le relevé de mes contributions à ce vaste concert de bruissements de feuilles caressées, noircies, déchirées. Contente-toi d’écrire, oublie de rabâcher tes lamentations sur le sujet, et parle-nous d’autre chose.

D’accord. Mais de quoi ? Sur mes fiévreuses ferveurs pour certains compositeurs et certains enregistrements musicaux afférents, il y aurait de quoi tartiner. Sur mes lectures peut-être aussi, mais il s’agit souvent de bouquins qui ont un certain âge et sur lesquels on s’est largement étendu ailleurs. Le cinoche, j’oublie. Les promenades dans les bois… Bon. Il y a plein de sujets possibles, exploitables, délicieux. Je vais tâcher de m’y plonger un peu plus et de m’oublier.

D’ailleurs, les rubriques « Autres rivages », « Lectures » et « Musiques » sont encore sous-exploitées (elles totalisent zéro billet), il serait temps de m’en occuper. Allez… On commence par quoi ?

Chère Florence…

« Les gens pourront toujours dire que je ne sais pas chanter, mais personne ne pourra jamais dire que je n’ai pas chanté. »

Florence Foster-Jenkins (*)

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L’inénarrable soprano américaine, que nul ne peut oublier une fois qu’il l’a entendue, n’avait certainement pas tort en prononçant cette redoutable assertion: quel qu’ait été l’étendue de son talent (qui dépassait à peine l’octave), on sera bien en peine de nier qu’elle eût émis bien des vocalises, puisqu’il en subsiste d’incontournables enregistrements qu’on peut se procurer si l’on souhaite élargir sa culture musicale. Et je souhaiterais, aujourd’hui, lui dédier ce petit billet doux, tissé avec amour en partant de cette citation (dont toutefois je n’ai pas la preuve de l’authenticité, ce qui n’importe guère : je suis tout prêt à la lui concéder). Car, j’y songeai sur-le-champ en découvrant cette bienheureuse parole, tout créateur, digne ou indigne de cette appellation, pourra la faire sienne. Je demeurerai cependant confiné dans mon domaine de prédilection, qui crois-je est celui de la littérature, et me dispenserai d’aborder tout autre domaine (dont celui de l’art contemporain, que j’estime pollué par une pléthore de Florence Foster-Jenkins du pinceau, du couteau, du marteau et de la cire perdue ; le sujet étant polémique, je refuse de me laisser entraîner dans des considérations qui me dépassent, ne pas évoquer l’outrecuidance des actuels remplisseurs de musées et galeries, et ne pas tenter de froisser l’insignifiance prétentieuse des critiques qui font leur beurre à partir de la… de… de tout ça).

On constatera que je n’ai pas convoqué la majuscule. Il est préférable de la réserver aux monuments, aux héros (souvent posthumes) des lettres, à ceux dont la trace ne s’efface pas en quelques années. Elle convient à quelques noms, qu’on prononce en tremblant alors qu’on effleure la prétention de laisser à quelque postérité indifférente une petite pile de manuscrits (tapuscrits le plus souvent désormais, avec une tendance à la virtualisation numérique qui favorisera leur anéantissement le cas échéant et le moment venu). Laissons la Littérature aux Ecrivains, canonisés parfois grâce à un système d’enseignement qui a besoin d’Exemples à donner en pâture aux jeunes générations, mais perdurant même sans cet artifice de façon insupportable durant des décennies voire des siècles, par la simple vertu de leur Talent sinon de leur Génie. Sur ce, passons.

Lorsqu’on se pique d’écrire, on se réserve l’audace de croire qu’on daignera nous lire. D’où que l’on prenne d’assaut les maisons d’édition, dont la capacité d’absorption de proses hétéroclites est insuffisante, ce qui provoque des amertumes en de rares cas justifiées, tant on est promptement saisi de la certitude que l’œuvre soumise à l’appréciation des professionnels de la profession vaudrait qu’ils s’y attardent, qu’ils se battent même pour la prendre sous leur aile protectrice.[1] Déplorable naïveté dont on se départit si difficilement ! La reconnaissance est rude à obtenir, cette reconnaissance qui permet de se vanter de figurer au catalogue de la Bibliothèque Nationale (de France ou d’ailleurs), et d’avoir suscité à un tâcheron payé au signe un petit paragraphe définitif dans un magazine au sérieux incontestable, où en quelques mots il se sera efforcé de dissuader la lecture du dernier ouvrage des éditions Kama-Fouchtra, celui dont naturellement on est si fier puisque c’est celui sur lequel (fera-t-on croire) on aura le plus sué sang et eau (ou café et alcool pour certains).[2]

L’édition officielle, scellée par un contrat en lettres d’or (on l’imagine toujours comme ça), est l’objectif premier de l’écrivain dès qu’il a pondu quelque chose qui, à son humble avis, préfigure du grandiose de ses ouvrages futurs. C’est une folie fort commune, presque incontournable, et seule la rancœur provoquée par des échecs successifs auprès d’obtus comités de lecture porte à envisager qu’il y a d’autres voies, moins honorables, voire carrément dégradantes, de porter jusqu’au public un roman de trois-mille pages qui raconte les émois d’une jeune orpheline employée par un aristocrate pervers. Je veux parler d’une part de l’auto-édition, d’autre part de l’édition à compte d’auteur et autres attrape-couillon[3] qui pullulent encore malgré les avertissements qui fusent de partout.

Mais voyons… Moins honorable, l’auto-édition ? Certes pas. Je la tiens même pour  extrêmement respectable. Elle limite malgré tout les chances de succès, et on se rabat souvent sur cette option en désespoir de cause, avec quelques regrets de devoir tout faire soi-même. Seuls quelques auteurs s’y risquent d’emblée, conscients de l’effort qu’il faudra fournir, parce qu’ils savent exactement comment doit être leur livre, couverture comprise. C’est sans doute une aventure incomparable, qui nécessite une inébranlable confiance en soi et un courage exemplaire, mais elle exige maints sacrifices qui peuvent porter préjudice à l’activité essentielle de l’écrivain : écrire… Le sacrifice financier ne sera peut-être rien en comparaison du temps consacré 1) à la conception de la maquette, 2) au choix d’un imprimeur compétitif et de qualité convenable, 3) aux formalités diverses comme la cueillette d’un numéro ISBN et les tentatives d’effectuer le dépôt légal auprès d’organismes peu portés à encombrer leurs locaux –on les comprend, en constatant l’inflation de la production d’imprimés divers–, 4) à la commercialisation délicate de l’ouvrage, 5) aux impératifs comptables et fiscaux qu’il vaut mieux ne pas oublier, 6) à la procédure de divorce entamée par un conjoint délaissé en raison de toutes les obligations précédemment mentionnées. La correction intégrale et minutieuse du tapuscrit, elle, étant inévitable dans n’importe quel cas de figure, pouvant être omise dans cette énumération.

Hélas, ou par bonheur (selon le point de vue), l’auto-édition se voit désormais grandement facilitée par l’existence de services à coût nul, qui ne réclament pas un engagement aussi drastique. Le désavantage principal de ce phénomène encore récent est que n’importe qui peut publier n’importe quoi n’importe comment [4], et que la déconcertante aisance avec laquelle on disparaît dans l’amoncellement de prose ne permet absolument pas d’espérer toucher grand monde – sauf exceptions remarquables, ou si on a une solide expérience dans le racolage, qui permet à des bouquins indigestes d’avoir le minimum requis de diffusion pour satisfaire leur auteur, et de suggérer des a priori défavorables sur des plumes talentueuses publiées de la sorte. La potentialité de voir son écriture tirée de l’ombre s’amenuise donc peu à peu (en fait, au grand galop), sauf cas bien trop rares choyés par le destin.

Certains, peu au fait de ce genre d’innovation et effrayés par leur incompétence commerciale manifeste, se réfugient auprès de rapaces qui pour une somme exorbitante font des promesses qu’ils ne tiennent jamais. Le compte d’auteur est un piège terrifiant, on rétribue grassement des entreprises suspectes pour un livre qui aura bien de la chance s’il voit le jour, et si c’est le cas on se rend compte ensuite que l’auto-édition aurait été préférable car on n’aurait pas à refourguer des cartons entiers de volumes mal imprimés sur du papier toilette. Autre piège, ces « éditeurs » qui prennent tout ce qui vient (malgré l’existence suggérée d’un comité de lecture), vous font signer des contrats bâtards dans lesquels vous demeurerez englué, vous flanquent dans un catalogue qu’ils se vantent même d’être énorme, alors qu’il est artificiellement gonflé par l’empressement mis à faire s’engager des auteurs hélas ravis de céder au chant des sirènes, oubliant les devoirs élémentaires qui incombent légalement à l’éditeur, vous contraignant à fournir d’emblée la mise en page définitive et se fichant bien de savoir qu’ils imprimeront (peut-être) un livre tellement encombré de fautes et coquilles qu’il en deviendra illisible. (Conditions qui sont une mise à mort certaine pour tout texte génial qui viendrait s’égarer dans les parages : trop vite enseveli dans le catalogue, remarqué par personne). Mais ne nous attardons pas plus (j’ai déjà trop de bile qui remonte). De toute façon, il y a une chose dont il faut se souvenir, c’est que dès qu’on vous prend du blé ou que, pour n’importe quelle raison, on gardera une part essentielle de celui qui vous revient, il faut se tirer en vitesse, avant d’avoir signé quoi que ce soit.

Dernière façon d’espérer être lu, et d’avoir l’estime de quelques uns, parce que quand même ça compte, la mise à disposition par des biais numériques accessibles à n’importe quel incompétent en matière technologique. Ainsi, les blogs sur lesquels on dépose ses délicieuses fictions dans l’espoir, assez vain, qu’elles trouveront un écho favorable. Point dans la presse, sauf quand un journaliste s’égare par inadvertance au milieu d’un troupeau de plumitifs au tempérament blogueur, mais je suis certain qu’il s’agit là d’un mythe colporté dans le but de ne pas perdre espoir. Mais au moins peut-on estimer que, malgré la course erratique et sans fin que chacun pratique en naviguant sur internet, il y aura bien quelques haltes sur les pages que l’on aime tant qu’on tient, pour qu’elles ne restent pas vaines, à mettre sous les yeux d’autrui.

D’autres potentialités sont également à disposition désormais, et on aura soin de ne pas négliger ce support qui suscite déjà tant de convoitises et de débats : la liseuse, qui permet de vous emporter où on veut, et en fort bonne compagnie puisque la mémoire de la chose contiendra également le dernier Nothomb, un petit Balzac, et quelques trucs échoués là parce qu’il y avait encore de la place. Comme quoi, on n’a que l’embarras du choix pour que toutes ces soirées passées à se masser le front devant une feuille blanche[5] ne se résument pas à une autosatisfaction peu glorieuse.

D’accord. Et après ?

Qu’on soit édité chez Gallisseuil, chez Grallimard, où de toute façon on ne fera que passer (la durée de vie d’un bouquin y étant plus brève que celle de son coma, quoi qu’on veuille croire), qu’on aie fait tout le boulot (en allant turluter au Québec pour faire sa promo jusqu’outre-Atlantique[6]), qu’on aie eu la flemme ou pas les moyens de sorte qu’on aura sorti son truc chez Bibi.com, inutile de rêver qu’on est le Génie du Siècle. Et même pas de rêver récolter gloire et beauté, pépettes et gros sous (tiens, pléonasme), ce qui est humain, mais est aussi illusoire que de croire qu’on gagnera à la loterie. Peut-être, hein, je ne dis pas. Génie du Siècle tirant à des centaines de milliers d’exemplaires, ce n’est pas impossible, juste pas trop crédible.

Le seul orgueil admissible, pour commencer, c’est d’avoir été au bout de ce fichu bouquin (des mois et des mois de galère, je vous raconte pas), que personne ensuite n’en veuille ou qu’on se l’arrache, qu’il soit bon ou mauvais. Il y a plus de chances pour que bien des individus à la mesquinerie flasque[7] fasse la moue devant, voire qu’on en ricane (la honte :elle a publié chez Untel ; trop nul : il est juste bon à rester sur son blog, c’t’abruti ; je suis sûr qu’il a couché, pour que les Editions Grandioses s’occupent de lui, et d’abord c’est une salope, on le voit partout à la télé). Même, donc, si le succès est au rendez-vous, il va falloir s’accrocher à une brindille d’humilité.

Le mieux, de quelque façon qu’on s’en sorte dans cette jungle de mots, sera de repenser à Florence, et, parce que de toute manière les mauvaises langues se délieront à coup sûr répéter aux détracteurs (qui soit ne savent même pas rédiger une réclamation à leur percepteur, soit sont eux-mêmes écrivains, donc rapides à vous dégommer) et avant tout se répéter à soi :

« Les gens pourront toujours dire que je ne sais pas écrire, mais personne ne pourra jamais dire que je n’ai pas écrit. »

Et fièrement, hein. Parce que, quand même…

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[1] Diantre, quelle belle phrase !

[2] Est-ce que quelqu’un pourrait me passer une bouteille d’oxygène ? Je crois que j’étouffe…

[3] Une immaturité certaine et un total manque de confiance en moi m’avait fait sauter à pieds joints sur les éditions Le Manuscrit, que je range sans hésiter dans cette dernière catégorie. On se référera si on le désire à un des derniers billets du « volume » précédent, consacré à cette funeste maison qui porte si mal l’appellation d’éditeur qu’elle ne fait guère honneur aux autres ; mais je sens une poussée d’urticaire, abrégeons cette note. Sauf pour signaler que mon bouquin ne valait même pas un soupir.

[4] Ce qui était autrefois réservé à des boutiques comme Le Manuscrit.

[5] Je sais bien qu’il s’agit d’un écran, mais le papier c’est tellement plus romanesque…

[6] L’inculte qui ricane devrait s’informer un peu : ce n’est pas une pratique scabreuse.

[7] On notera que je ne me suis pas privé, ici même, de petites remarques acerbes concernant certaines concurrences que j’ai pris soin de ne pas identifier. Si je me suis permis cette liberté, c’est que je suis prompt à me fourrer dans le même sac.