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Je ne sais pas si vous avez des voisins. C’est probable, car si vous en étiez dépourvu je devrais en conclure que vous résidez en un ermitage lointain, ce que je pourrais presque vous envier, n’était mon léger degré de sociabilité qui me fait répugner à l’idée de jouer les anachorètes au milieu d’un désert torride.

Si le voisin est, selon quelques spécialistes reconnus, théoriquement assez proche de l’être humain, je doute parfois de la vérité de cette affirmation que je tiens, en fin de compte, pour une aimable baliverne. Il faut dire que, comme je suis gâté, je dispose d’exemplaires qui rendraient presque sympathique n’importe quelle chose venue d’un autre monde pour me dévorer les entrailles (ou se curer les dents avec mes os : je manque de viande). Ceux du troisième étage sont des spécimens que j’offrirais volontiers à la science, étant prêt moi-même à pratiquer sur ceux-ci une divertissante autopsie in vivo. (Je concède qu’il s’agit d’une contradiction dans les termes, mais dans ce cas précis, peu m’importe…). Ils ont de remarquable qu’ils sont manifestement dépourvus de cerveau, quoique un réseau neuronal semble leur permettre de se fondre dans la population sans qu’on remarque grand chose la plupart du temps, et savent attirer chez deux des congénères dont la vespérale ou/puis nocturne présence ne passera jamais inaperçue.

C’est après le crépuscule que le troisième étage devient scientifiquement intéressant, disons deux fois par semaine sinon trois. Notamment, à l’occasion de la retransmission télévisée de séances de ce sport étrange qui voit vingt-deux individus se courir après pour attraper un objet sphérique bondissant, tandis qu’un autre individu dont la fonction m’échappe s’acharne à se fourrer un sifflet dans la bouche. Alors, on entend résonner des mugissements alcoolisés, surtout quand le sphéroïde a été poussé dans un filet de pêche à larges mailles – ou qu’on a réussi à l’empêcher d’y rentrer –, qui sont volontiers accompagnés de sauvages bonds sur le plancher de sorte que tout l’immeuble en est ébranlé. En cas de victoire de l’équipe adéquate, la soirée se prolongera en se rinçant le gosier de belle façon, tout en assourdissant le quartier à l’aide de ce que certains osent encore appeler musique – j’entends ici l’assemblage grotesque de sons et de rythmes barbares qu’on balance volontiers dans certains endroits appelés autrefois « discothèques », ou qu’on inflige deux fois dans l’année aux honnêtes citoyens de certains quartiers parisiens, durant la Gay Pride d’une part et lors de la Technoparade d’autre part, événements festifs que j’évite de très loin parce que j’ai les tympans fragiles : j’aime les musiques bruyantes, rythmées et barbares, mais uniquement quand elles sont produites par un orchestre de bonne taille – donc par des gens qui savent jouer de quelque chose (exemple : Le Sacre du Printemps par l’Orchestre des Jeunes du Venezuela, sous la baguette de l’inestimable Gustavo Dudamel, ça me branche ; les machins style David Guetta, c’est rien que des guignols qui seraient même pas capables de tirer une fausse note d’un pipeau), fin de parenthèse j’espère que vous aurez réussi à suivre.

Le troisième étage est cependant susceptible de pratiquer l’ivrognerie bruyante, grossière et collective même quand le petit écran ne propose qu’une inintéressante demi-finale de primaires socialistes (compétition subtile que je n’aurai pu que manquer, puisque je n’ai plus la télé depuis longtemps et que je m’en passe très bien merci). Il s’y prend alors en fin de soirée, peu avant minuit. Déjà bien imbibé, ça vient de rentrer (j’utilise le singulier bien que ça soit plutôt plusieurs) en claquant la porte, et quand je dis claquer, si elle a pas encore sauté de ses gonds c’est qu’elle s’accroche, et sans tarder ça se paie une dose de bam-bam-bom-baba-bom (répétition ad libitum et surtout ad nauseam pour les autres).

J’ignore tout de la complexité du réseau neuronal de ces voisins-là. À vrai dire, sans doute même croire qu’il y a réseau est faire preuve d’un optimisme coupable. Tout ce que je sais, c’est qu’ils se branlent complètement de tout ce qui n’appartient pas à leurs quelques mètres carrés, et en premier lieu qu’au premier étage tentent de dormir des enfants qui le lendemain auront du mal à ne pas s’assoupir durant la dictée. Qu’ils boivent comme des trous en se goudronnant les poumons de sorte qu’ils pourraient permettre de retaper toutes les autoroutes de France, ça les regarde. Au moins on pourra espérer qu’ils crèvent plus vite. Quant à leur façon de brailler en sautant de partout, je n’ai jamais vu même des gamins de trois ans se comporter aussi frénétiquement de la sorte, ce qui m’amène à penser que j’ai affaire à des abrutis complets de la plus belle eau.

J’aimais pas le foot, désormais encore moins qu’autrefois.

J’aimais pas la techno, mais c’est pas eux qui iront me faire apprécier les tintamarres pour lobotomisés. (Précision : on m’avait jadis initié à une techno antique, antédiluvienne même, qui méritait une oreille attentive. Mais tout ce que j’entends désormais c’est vraiment à gerber.)

Entre une soirée snob où l’on se ferait caresser la glotte par des bulles de champagne en glosant verbeusement autour, contre, et par dessus le dernier bouquin du stupéfiant Ouèllebèque, et une beuverie sonorisée aux pets samplés (c’est comme ça qu’on dit, ou pas?) et amplifiés entre beuglants ahuris, je n’hésiterais pas et pourtant…

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On va me dire, fadrait appeler la police, signaler ces débordements qui contreviennent à coup sûr à certaines disposition légales censées garantir à tous un repos nécessaire. Ben le jour où vous verrez les forces de l’ordre se déplacer pour du tapage nocturne, prévenez-moi.

À défaut, en ce genre de circonstance je pourrais me boucher les oreilles. Mais avec quoi ? Pour échapper à ces nuisances délicates, il faudrait trouver refuge dans un abri antiaérien ou antiatomique, au moins.

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Des connards comme ça – sachez que je reste poli, et même d’une exquise courtoisie – ne méritent que la mitrailleuse lourde, l’acide sulfurique concentré, l’empalement sur bambous à pousse lente, le supplice des cent morceaux. J’étais bien parti pour écrire, hier soir, et autre chose que ces lignes. Un amoncellement de tarés (auquel a fini par se joindre une petite pute déjà bien bourrée, je veux dire pétée, qui gueulait pas moins qu’eux, mais douze octaves plus haut) a rapidement mis fin à toute activité d’écriture sérieuse. J’en ai conçu une certaine amertume peu productive. Certes j’ai bientôt imaginé le sujet d’une nouvelle dont ils seraient les malheureux protagonistes, mais pour aussitôt décider de ne pas l’écrire. Elle me défoulerait ? Soit. Mais il me sembla que ce serait là une indéniable perte de temps pour un résultat qui friserait sans doute une bassesse remarquable.

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Je restai donc dans la bassesse défoulatoire avec ces lignes-ci. Elles ne me menaient nulle part, mais quoi – au moins j’évacuais l’urticante pulsion d’aller les occire joyeusement, ce qui eût déraisonnable alors que je n’avais pas d’arme plus impressionnante à portée de main q’un petit tournevis cruciforme. J’allais devoir me contenter de rêver que l’un de ces joyeux zouaves, assis sur le rebord de la fenêtre, finît par choir sur un fatal trottoir. Ah, fantasme, fantasme…

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