La neuvième? Oh, ça devait être du gigantesque. De l’imposant. Célébration emphatique de la victorieuse Armée rouge, et avant tout du génial Staline dont on ne vantera jamais assez les mérites incontestables (son souci de proposer des vacances gratuites en Sibérie au maximum de monde n’a jamais été assez salué). La composition avait débuté début 1945, mais elle était dans l’air depuis les mois précédents. Elle devait comporter choeurs et solistes. Elle devait égaler sinon surpasser en taille les deux précédentes. Modèle: Beethoven. La référence était voulue par Joseph lui-même. Ce serait une apothéose totale. Il savourait déjà.
Un premier mouvement, allegro vigoureux, prit tournure et Chostakovitch en atteignit bientôt la moitié. Pour tout laisser tomber durant des mois et de reprendre le travail durant l’été – avec nouveau premier mouvement. Fin août la partition est bouclée. Elle doit alors passer par le comité idoine chargé de donner un avis. Négatif. En lieu et place de la fresque monumentale annoncée et espérée, on découvre une bien courte symphonie à l’orchestration bien légère (69 musiciens contre quelque chose comme 110 pour la Leningrad), qui renvoie à Haydn et ne se gêne surtout pas de manier le grotesque. Stupeur et consternation. Nonobstant, elle va être créée début novembre par l’inénarrable Mravinsky (Le Chef Qui Ne Sourit Jamais).
Pour une surprise, ça va être une surprise. Le public s’attendait vraiment peu à une oeuvrette de même pas une demi-heure, dépourvue de pathos révolutionnaire, de texture quasiment chambriste, qui s’ouvre sur un mouvement guilleret et se conclut par ce qu’il est impossible, pour le coup, de ne pas considérer comme de la musique de cirque/cabaret/foire/bastringue.
Staline va en péter un câble. J’exagère. Mais il va très mal prendre cette provocation.
Les critiques vont s’acharner. Trop, c’est trop. Commet ne pas tenir pour affligeante une telle composition? Même hors d’URSS c’est la consternation.
Chostakovitch avait prévu le coup (les musiciens aimeraient la jouer, les critiques aimeraient la descendre). En revanche, il n’avait peut-être pas envisagé qu’en trahissant les espérances d’un glorieux chant de victoire, il risquait une nouvelle fois sa peau. D’où un argument concocté en vitesse: cette symphonie reflétait le bonheur du peuple russe devant la paix retrouvée, le soulagement après les épreuves, l’ambiance festive occasionnée par le retour des soldats chez eux, enfin des trucs comme ça quoi. Le pipeau eut du mal à passer mais passa quand même; mais Staline étant du genre rancunier, il attendrait quelques années avant de prendre sa revanche – lors du coup de massue asséné au milieu musical, en 1948.
La chose est donc en cinq mouvements. Un Allegro guilleret, donc, pour commencer. Vachement néoclassique. Puis un Moderato, cette fois sérieux, où se fait peut-être sentir le poids de la guerre. Un presto suit, qui galope jusqu’au Largo – deuxième et dernier moment de gravité, lequel débouche sur un Allegretto d’abord hésitant mais qui peu à peu prend de l’assurance jusqu’à pérorer avec sarcasme en parodiant de la marche militaire.
Un fragment de la première version du premier mouvement a récemment été enregistré. On pourra s’en faire une idée en écoutant l’extrait disponible ici. Trente secondes, ça donne déjà un bon aperçu.
Maintenant, je vais vous laisser écouter cette joyeuse petite pièce (dixit, paraît-il, Chostakovitch), dans l’enregistrement historique (septembre 1960) et un poil atypique de Sir Malcolm Sargent à la tête du London Symphony Orchestra (prendre l’accent pédant qui convient). Le disque Everest (manifestement indisponible) est issu des enregistrements sur bande 35mm, dont on savourera la prise de son. Le repiquage Youtube offre une qualité d’aileurs pas dégueulasse du tout, au contraire.

Et encore un exemple de pillage de l’oeuvre ce pauvre DSCH par la musique de film hollywoodienne (sujet sur lequel je viens de faire une découverte assez effarante sur le site en anglais de Wikipedia : http://en.wikipedia.org/wiki/Shostakovich_v._Twentieth_Century-Fox)…
Je veux bien que l’inspiration soit aussi la marche du Colonel Bogey, mais la ressemblance avec la B.O.F. composée en 1957 par Malcolm Arnold pour Le Pont de la Rivière Kwaï est quand même frappante…
J’irai à contre-courant, mais je comparerais pourtant l’atmosphère de cette oeuvre à celle de la 3e sonate de Kabalevsky, composée en 1946, et qui est aussi censée être une “tartine pour célébrer la victoire de l’Armée Rouge sur le fascisme”. A ceci près que Kabalevsky était un jdanovien pur sucre (et Sviatoslav Richter n’a jamais pu l’encaisser à cause de cela). Voici ladite sonate sous les doigts de son créateur en Union Soviétique Yakov Zak :
Autre jolie version de cette “joyeuse petite pièce”, celle d’Efrem Kurtz avec le Philarmonique de New York (raaaah… Elle est malheureusement disponible seulement en import, chez Sony Classics, en combinaison avec l’une des versions de la mort qui tue de la 10e, celle de Mitropoulos avec le même orchestre).
Boudiou, fichtre, est-ce que je l’aurais pas quelque part dans mon tas de disques? Pas impossible, mais à vérifier. Ou alors je fantasme, pas impossible non plus. En tout cas, c’est même pas disponible en téléchargement sur Qobuz. Pas grave, je saurai bien où la trouver sinon.
Cet article est vraiment super! L’article est très bien écrit, j’ai vraiment bien compris cette symphonie (que j’étudie actuellement en cours). J’ai plus compris sur ce site qu’en cours (pour vous dire). Votre site est greeeeat, c’est toujours un plaisir de lire les articles, bonne continuation!