Après une cinquième bien cadrée, voilà une symphonie même pas dans les normes. Tout de même: trois mouvements déséquilibrés (les deux derniers joints ont la taille du premier), et surtout, pas de glorieux final bien dans le ton. Alors qu’avait été annoncée une apologie musicale de ce bien-aimé Lénine. Je vous jure, vraiment… Donc, ni choeurs ni solistes ni exaltation patriotique sans bornes, mais un largo initial désolé, sombre, avec ici un brouillard dense, là l’ébauche d’une marche funèbre, et là-bas de quoi vous décider à avaler un tube de n’importe quoi pour mettre fin à votre pénible existence (par malheur, ce seront une vingtaine de comprimés de vitamine C). On le rapproche volontiers de la quatrième de Sibelius, laquelle serait sans doute un excellent complément de concert.
Suit un allegro vigoureux, joyeuse cavalcade qui tourne furieuse avant de gambader de façon plus méditative. Et pour bien faire on achève l’auditeur avec le presto, lancé avec un faux air de Rossini (certain bout de l’ouverture de Guillaume Tell vu en symétrie verticale, si je puis dire) et s’achève avec une incomparable trivialité. Faut dire que, d’après ce qu’on raconte, ce mouvement avait été composé au moment du pacte germano-soviétique, lequel serait resté en travers de la gorge de Dimitri…
La sixième poursuit le sillon creusé par la cinquième. La désolation y est plus prégnante dans son Largo, le sarcasme s’impose dans les deux mouvements suivants. On prête à Chostakovitch d’avoir affirmé dans la presse vouloir emporter l’auditeur dans une humeur de printemps, de joie, de jeunesse, après un long moment de lyrisme contemplatif, dans une symphonie s’éloignant de sa précédente marqué de tragédie et de tension. Soit il se moquait du monde, soit c’est quelqu’un d’autre qui a écrit le commentaire (plus probable). Car la tragédie est toujours là, et le pessimisme est éclatant dans la fougue joyeuse du Presto qui se termine en musique de foire grimaçante et sardonique…
L’accueil fut chaleureux, le Presto bissé, on loua Dimitri de s’écarter encore plus des perversions formalistes (n’empêche qu’il se foutait carrément et ouvertement de la gueule des autorités, qui devaient avoir l’oreille bien encrassée). Cependant, on critiqua l’architecture déséquilibrée. Sans doute manquait-il un quatrième mouvement (où eussent pu être casé les chœurs et l’ode à Lénine, même si ça aurait fait bizarre, enfin je laisse divaguer mon imagination, ne tenez pas compte de cette remarque).
Tout ça pour dire que je conseillerai la version Järvi, à laquelle je reste fidèle, et ensuite celle de Vladimir Jurovski (chez Pentatone), meilleure certes mais qui m’évoque moins l’ancien temps… sans oublier Bernstein à Vienne (concert public, disponible en DVD).
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Et en images, voici le Presto de la 6e… par le jeune Vasily Petrenko qu’il faudra décidément surveiller de près. (Et puis à l’œil c’est moins désagréable que Bychkov, quand même).

Votre série d’articles sur les symphonies de Chostakovitch est vraiment intéressante et j’apprécie beaucoup les vidéos qui accompagnent quelques uns de vos textes, comme celui de la PBS sur la Cinquième, ce sont des documents d’une incontestable valeur historique.
Le documentaire sur la cinquième est à prendre avec des pincettes, mais il n’est pas inintéressant.
Pour le reste, je ne fais que de petites présentations pas forcément justes, qui reflètent ce que j’ai glané ici et là, et mon attachement pour le compositeur. Il m’arrive même de juger mon entreprise présomptueuse voire prétentieuse. Mais bon, ma foi…
@ Jean-Chistophe Heckers
Je partage avec vous cet attachement pour la musique de Chostakovitch et je ne vois de présomptueux ni prétentieux dans votre entreprise.
J’ai découvert la musique de Chostakovitch en 1988. Je travaillais chez un disquaire à Montréal et je me plaisais à faire jouer la Cinquième dirigée par Ashkenazy. Cette oeuvre reste ma préférée, mais d’autres belles découvertes m’attendaient: surtout la Treizième, la Sixième et la Dixième. par ordre de préférence. De plus je possède au moins trois livres sur le compositeur: celui de Michel Hofmann publié chez Seghers, celui de Detlef Gojowy chez Bernard Coutaz et enfin celui de Solomon Volkov publié chez Albin Michel (j’ignore si ces livres sont encore disponibles): Les mémoires de Dimitri Chostakovitch.
J’avoue que votre article d’aujourd’hui m’amène en terrain inconnu puisque je ne connais pas la première Symphonie de Popov, mais je ne manquerai pas de l’écouter avec attention.
Au plaisir de vour relire,
Ai assisté hier soir à un concert du BSO (l’ancien grand orchestre de Berlin Est) avec la 6è de D. Cho., direction Simon Gaudenz. Cordes grasses, percussions grandioses : ne pas oublier que le BSO (avec notamment K. Sanderling) fut (est ?) l’un des grands interprètes de D. Cho. à l’époque de la RDA ; ça s’entend encore. Epoustouflant!